
Misère, misère
Le mal de mer résulte d’un conflit des sens et/ou du stress, les deux produisant de l’histamine. La nausée arrive lorsque l’histamine atteint le cerveau. Certaines personnes sont plus sensibles que d’autres, notamment les anxieux, mais tout le monde peut avoir le mal de mer, même dans de bonnes conditions météo.
Le mal de mer peut se produire à tout moment dès que le bateau est en mouvement, et certaines conditions peuvent en augmenter la survenue: se sentir anxieux ou effrayé, les mouvements de la houle, la gite sur certains bateaux ou la lecture, le gros temps, le tangage ou les mouvements de roulis du navire, la fatigue, certaines odeurs notamment alimentaires.
Le mal de mer est une expérience terrible, qui peut dégoûter plus d’un marin des joies de la navigation. Pour s’en prémunir, il faut se souvenir des quatre “F”, les quatre principaux dangers qui vous guettent à bord : le froid, la faim, la frousse et la fatigue.
Lorsque vous naviguez le long des côtes, le mal de mer disparaît dès le retour à terre. Toutefois, au large ou lors de navigations de plus de 24 heures, prévenir ou traiter efficacement le mal de mer devient une question de santé et de sécurité car sans traitement il va conduire à la totale incapacité.
La responsabilité de la sécurité du bateau ne disparait pas avec le mal de mer. Les veilles de sécurité, les calculs de route et l’analyse de la météo demandent une certaine concentration. Tout le monde à bord doit donc avoir l’objectif et le souci d’aider tous les membres de l’équipage à s’accommoder du mal de mer.

A éviter avant d'embarquer
Prévention avant le départ: évitez l’alcool, le café, les excès, et les aliments gras pendant plusieurs jours, et augmentez la consommation d’eau à deux litres par jour. Commencez à prendre des médicaments appropriés 24 heures avant le départ et faites des provisions de sommeil. Le sommeil résorbe l’histamine dans le sang. Préparez tout avant le départ pour réduire le temps sous le pont et les déplacements à bord une fois en route: ayez des repas rapides tous prêts, les couchettes préparées, la navigation et la route bien préparées et des vêtements accessibles.
Une fois en route: maintenez l’hydratation et le taux de sucre dans le sang en buvant Emergen-C ou un mélange similaire de vitamines et de minéraux contenant du potassium. Ayez a portée de main des portions de fruits (les bananes, riches en potassium, sont un excellent choix, et comme disent les marins « ca va bien dans les deux sens »), des barres de céréales, des biscuits secs ou des bonbons durs.
Évitez également les coups de soleil et l’insolation. Avec l’effet du vent, on ne sent pas que la peau brûle, les mécanismes d’alerte qui vous protègent généralement à terre ne fonctionnent plus. Pire encore, on peut prendre de terribles coups de soleil par ciel couvert. Combiner les effets du mal de mer avec ceux d’une insolation pourrait être la pire expérience de votre vie. Moralité, couvrez-vous toujours.
Si vous commencez à vous sentir nauséeux, prenez la barre et barrez le bateau, en vous concentrant sur l’horizon. Si le bateau remue trop, réduisez la voile. Couvrez-vous bien. Il fait souvent froid en mer, même en Méditerranée au cœur du mois d’août.

~~~~Beeeuuuurrrrkkkk~~~~
Le grand classique de la sortie en mer à la journée est le passager qui arrive sans vêtements adéquats, qui se refroidit sur le pont le premier quart-heure après la sortie du port, et qui va se réfugier dans les intérieurs pour se réchauffer. Son sort est alors généralement scellé. Il réapparaît sur le pont dix minutes après, le teint verdâtre, pour aller vomir dans les plus brefs délais.
Mangez et buvez. Le bon sens marin dit qu’il faut toujours avoir l’estomac lesté, et c’est vrai. La faim prédispose à l’apparition de sensations nauséeuses et l’hypoglycémie provoque des vertiges, c’est déjà le début d’un mal de mer. Les symptômes de la faim sont souvent des contractions gastro-intestinales. Si vous êtes déjà indisposés en raison d’autres facteurs, ces contractions peuvent être fatales. Moralité, il ne faut pas attendre d’avoir faim. Grignotez régulièrement, d’autant plus si l’activité physique est intense ou s’il fait froid.

et glou et glou
N’oubliez pas non plus de vous hydrater. Vent, soleil et effort physique se combinent pour vous déshydrater. N’attendez pas d’avoir soif, il est bien connu que le bon marin est toujours un qui “boit-sans-soif”. Les sodas, avec leur sucre, sont de bons compagnons — vous n’êtes pas à bord pour faire un régime.
Occupez-vous l’esprit. Dans plus de la moitié des cas, la victime du mal de mer est dans un état de détresse psychologique et si beaucoup, notamment les hommes, ne veulent l’avouer, voire même se l’avouer, la peur est souvent au centre de cette détresse. Par mauvais temps, être plongé dans l’abattement moral et les pensées funestes (nous allons couler…) n’aide définitivement pas. Être à l’affût des moindres craquements du navire pour alimenter la peur que la coque ne se brise est une activité parfaitement contre-productive.
On sait d’expérience que les facteurs psychologiques sont non négligeables dans l’apparition du mal de mer (les anxieux sont souvent les premieres victimes). Le mal de mer provoque lui-même un désordre psychologique, une sorte de “viscosité mentale qui annihile la volonté” (pour reprendre les termes du Cours des Glénans), ce qui ne vous aidera aucunement à sortir de cet état. C’est un cercle vicieux qui peut vous amener très loin dans la déchéance physique et morale !
Le meilleur moyen d’éviter de succomber aux pensées moroses est de s’occuper l’esprit. Sur le pont, c’est trouvez-vous un travail, mettez-vous au repos, lisez, jouez ou bavardez avec quelqu’un. Fuyez comme la peste toute inactivité, tout état d’abandon. Allez donc étudier la mise à l’eau des embarcations de sauvetage, cela vous occupera… et pourrait éventuellement servir. Songez aussi à la pensée réconfortante que si le navire coule, votre mal de mer cessera.
Sachez aussi que si vous cédez au mal de mer, votre détresse psychologique sera multipliée par dix et que le meilleur moyen d’être malade est de faire tourner dans sa tête la pensée “je vais être malade”. Bref, luttez et n’entrez pas dans le cercle de la dépression. Une fois malade, vous en serez réduit au vieil adage “Au début, on a peur de mourir, à la fin, on a peur de ne pas mourir”.
Évitez les intérieurs du navire, restez sur le pont dans la mesure du possible (même s’il pleut). À l’intérieur, sans repères visuels habituels, les mécanismes d’équilibre régis par votre oreille interne sont troublés, et déclenchent les nausées. Au moindre signe nauséeux, allez sur le pont et regardez les seuls éléments fixes de cet univers marin : l’horizon ou les étoiles.
Évitez les odeurs fortes. Autant que vous pouvez, tenez-vous éloigné de la salle des machines, des rejets de gaz de combustion, de toute odeur d’hydrocarbure et… des fumeurs. Les odeurs fortes n’ont pas leur pareil pour déclencher le vomissement.

le voilier prend la gite
Évitez les sections du bateau les plus sujettes à vous donner une expérience similaire à celle des montagnes russes, à savoir l’avant et l’arrière. Autant que faire se peut, demeurez au centre du navire, même si c’est moins drôle. De plus, cela vous évitera de vous faire mouiller inutilement, et donc, d’avoir froid.
Ne restez pas couché. Être couché sans dormir signifie l’abandon au monde de ses pensées, le corps entièrement livré aux mouvements et bon vouloir du navire qui n’a que faire de votre physiologie. Vous concentrer sur les mouvements surprenants de vos organes internes livrés aux débauches cinétiques de la mer n’est en l’occurrence d’aucune utilité, bien au contraire.
Des médicaments contre le mal des transports comme la Nautamine, Dramamine, Nausicalm, etc., et autres sédatifs et antiémétiques, peuvent aider, mais ne sont jamais suffisants. Au moins 80 % des victimes de mal de mer en ont pris à titre préventif, c’est démontrer leur efficacité. Pour ceux qui jureront devant Dieu que c’est efficace dans leur cas, dites-vous que l’effet placébo est à l’origine de bien des guérisons. L’essentiel, c’est d’y croire, donc ne les démentez pas. Une fois que vous vomissez toutes les 20 minutes, l’absorption de médicaments est tout à fait illusoire.

Le petit patch de Scopoderm
Cela dit, les patchs de parasympatholytiques (type Scopoderm, agissant sur le système vagal) semblent avoir de bons résultats. Mais aucun patch ne peut vous priver de délaisser les “quatre F” et il ne faut pas oublier de commencer le traitement avant d’être malade. Enfin, ils ne sont pas exempts d’effets secondaires gênants (troubles de la perception, vue, goût, etc.) et sont parfois interdits sur certains navires comme les grands voiliers pour des raisons de sécurité.
Dans tous les cas, lisez attentivement la notice du médicament.
Du côté des remèdes de grand-mère, le gingembre confit a une certaine notoriété, certainement l’effet du sucre…
La bonne nouvelle, c’est que le mal de mer cesse généralement au bout de deux ou trois jours, dans au moins neuf cas sur dix. Vous êtes amariné. Votre organisme a enfin trouvé un terrain d’entente avec les éléments, il s’est adapté. Il ne vous reste plus qu’à vous préparer au mal de terre, une adaptation inverse, heureusement souvent très brève et bénigne (mais parfois aggravée par des libations excessives dans des commerces du port appelés bars ou pubs).
Avis aux capitaines et chefs de bord
Un mal de mer affectant un passager ou équipier qui dure plus de 48 heures ne doit jamais être pris à la légère, il peut se transformer en urgence médicale majeure. Le tableau peut virer au cauchemar : la personne alitée, déshydratée, dénutrie, la bouche brûlée par les sucs digestifs, prostrée dans un état d’affaiblissement extrême ne lui permettant pas de se lever, ayant perdu toute volonté, se laisse mourir car c’est devenu son seul désir. Un malade qui persiste à rester couché, réduit à l’état de loque humaine, doit être l’objet de toutes les attentions, quitte à un peu le malmener (le forcer à sortir, à boire, à manger, à se laver, etc.). Il ne faut pas céder à la pente naturelle qui incline le malade à l’isolement et la prostration.
Un de nos grands marins, Kersauzon pour ne pas le nommer, raconte qu’il est souvent malade au début de chaque course. Mais la passion du métier étant la plus forte, il subit ces tourments avec sagesse et patience. Alors, préparez-vous, et courage! la mer ca se mérite!
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